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La langue française dans le monde.
Le français ne fut jamais isolé: il reçoit et emprunte, donne et lègue; il s'affirme et se développe à l'abri du latin et contre lui. Il absorbe le norrois des Vikings danois pour en faire les Normands, après avoir avalé la langue des rois francs. Il se nourrit de l'occitan qu'il réduit; il ignore le breton avant de le mettre à mal, mais le basque lui résiste et il doit composer avec l'alsacien — venu des Alamans, tout comme les dialectes germaniques de Suisse. À la fin du XVIIIe siècle, la langue se replie dans le nord de l'Italie, mais s'étend vers la Corse et s'impose en Savoie.

Dans l'ensemble, le français met à mal les langues et dialectes dans ce qu'on appellera plus tard l'"Hexagone".

À partir du XVIe siècle, cette langue française s'était répandue hors d'Europe. Elle reculera en Amérique du Nord, mais s'imposera dans les "îles" à côté d'une langue nouvelle, le créole, et résistera victorieusement au Québec et en Acadie. Au XIXe siècle, par des raisons en rien culturelles, la colonisation, d'abord monarchique, puis impériale, enfin républicaine, fait du français une réalité mondiale que le XXe siècle, dans un conflit culturel, compromet.

L’enseignement de la langue française manifeste encore aujourd'hui des signes de conservatisme inévitables dans la mesure où les réformes de l'orthographe ont toutes avorté, et ce, depuis plus de deux siècles: l’archaïsme et la complexité du système restent intacts. Les linguistes dénoncent en vain le caractère arbitraire de l'orthographe, qui ne correspond plus à la réalité linguistique contemporaine. Pour prendre un seul exemple, il est tout de même ahurissant de constater que, dans le mot oiseau, aucun des lettres ne soit effectivement prononcées puisqu'on dit [wazo].

4.1 La crise des langues

L'usager moyen respecte de moins en moins les normes écrites et hésite à consacrer un temps qu'il croit disproportionné à l'apprentissage de la langue écrite. Plusieurs voient même, dans le maintien de l'orthographe actuelle, un moyen de discrimination sociale. Abstraction faite des prises de position idéologiques en cette matière, la détérioration de la langue écrite se généralise et met celle-ci dans une situation critique en France, au Québec, en Belgique et en Suisse romande.

La "crise des langues" touche aussi d’autres pays industrialisés comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Hongrie, la Chine, la Corée, la Croatie, etc., sans atteindre toutefois des proportions aussi endémiques que dans les pays francophones, particulièrement au Québec. Pour le linguiste Alain Rey: "La crise des langues n'est qu’un aspect de la crise, permanente, des sociétés, et peut-être une manière d'en masquer en partie la nature essentiellement politique." Que le problème soit pédagogique, social ou politique, il faudra bien un jour trouver des solutions. Après tout, les Italiens, les Espagnols, les Hollandais et les Norvégiens ont réformé leur orthographe. En France, il aurait fallu s'y mettre dès le XVIIe ou au XVIIIe siècle, alors que peu de gens savaient lire et écrire. Aujourd'hui, plusieurs croient qu'il est trop tard. Pendant ce temps, les francophones ont mal à leur orthographe.

4.2 La "réforme" avortée de l'orthographe

L’année 1990-1991 a été justement marquée par ce qu’on a appelé en France "la réforme de l’orthographe". En effet, la question de la réforme de l'orthographe a de nouveau occupé le devant de la scène de septembre 1990 à janvier 1991, y compris durant la crise du Golfe. Des débat publics assez vifs, relayés par les médias, ont suivi l'annonce de propositions d'aménagement formulées en juin 1990 par les pouvoirs publics. D'autres pays, qui se préoccupent de l'aménagement de l'orthographe de leur langue, comme l'Espagne, les Pays-Bas, la Russie ou l'Allemagne, ignorent ce genre de polémiques.

Rappelons donc quelques faits. En octobre 1989, le premier ministre français de l'époque, M. Michel Rocard, donnait le mandat au Conseil supérieur de la langue française (dirigé par M. Bernard Quémada et composé de grammairiens, linguistes, responsables de l'enseignement, écrivains, éditeurs, etc.) de réfléchir à des modifications modérées de l'orthographe en vue d'harmoniser les orthographes hésitantes (plusieurs milliers de mots dans cette situation) et de simplifier le système d'accentuation. Ce mandat n'avait donné lieu à aucun commentaire.

Le Conseil supérieur présenta en juin 1990, après consultations et avis favorable de l'Académie française, des propositions portant sur cinq points. Ces propositions, concernant environ 1500 mots, portaient essentiellement sur les points suivants:

- le trait d'union, supprimé dans quelques dizaines de cas (porteclé, chauvesouris, etc., mais faisant son apparition dans les numéraux au-dessus de cent (deux-cent-un);
- l’accord de certains type de noms composés: des pèse-lettres (un pèse-lettre), des après-midis, des brises-glaces, etc.;
- l’accent circonflexe du [i] et du [u] supprimé, sauf quelques exceptions;
- les accents: harmonisation pour les verbes en - eler et - eter (il ruissèle, j'époussète);
- le participe passé de laisser suivi d'un infinitif demeure invariable.

Les réactions se sont multipliées: des écrivains, des journalistes et quelques associations d'enseignants ont combattu ces propositions, soutenus par cinq prix Nobel. Plusieurs furent indignés parce qu’on remettait en cause le "génie de la langue française". Des linguistes, en revanche, défendirent le projet (Nina Catach, Claude Hagège, André Goose, etc.), ainsi que des associations nationales et internationales d'enseignants de français. Le gouvernement français n'a plus osé intervenir pour mettre en vigueur le projet. Le gouvernement du Québec accueillit favorablement le projet de rectifications, mais signifia qu'il devait être formellement appliqué en France avant de procéder à la mise en oeuvre au Québec et souhaita une concertation avec les pays francophones. Dès lors, les académiciens apparurent partagés; le président de la République française recommanda d'aborder ce problème "avec bon sens et gentillesse". À l'époque, les médias français ont parlé d'un échec. C'est que, tant que la moindre modification de l’orthographe française sera considérée comme mettant en péril l’unité de la Nation française, il n'y aura pas de changement possible!

4.3. Les "rectifications" orthographiques

Après la publication le 6 décembre du Rapport du Conseil supérieur de la langue française concernant les "rectifications de l'orthographe" au Journal officiel sous la forme d'un document administratif (c'est-à-dire n'ayant aucune portée contraignante), l'Académie française délibéra de nouveau, confirma son accord en l'assortissant d'une "période probatoire" devant permettre à l'usage de s'établir tout en se réservant le droit de revenir sur les rectifications.

Ainsi, il apparaît qu'il n'y aura pas d'imposition de nouvelles normes orthographiques, mais un processus long et une polémique qui s’est éteinte peu à peu. Comme d’habitude, c’est un échec, même si la réforme n'est pas morte. Certains groupes, peu nombreux mais influents, ont commencé à appliquer les rectifications orthographiques. Des ouvrages de référence tels que Le Bon Usage, le Dictionnaire de l'Académie, le Dictionnaire Hachette, etc., font état de ces rectifications; le Petit Larousse et le Petit Robert n'ont, jusqu'ici, adopté qu'une partie des rectifications proposées. On ne parle plus de "réforme", mais de simples "rectifications".

Le ministère de l'Éducation de la Communauté française de Belgique et le ministère de l'Éducation de la Suisse romande ont indiqué à leurs enseignants que l'orthographe traditionnelle et l'orthographe rectifiée devaient coexister. L'Office québécois de la langue française (OQLF) a adopté une attitude attentiste. Pour le moment, les rectifications ne sont toujours pas enseignées dans les écoles, tout en demeurant peu connues, voire inconnues du grand public. Il est possible, après tout, que la simplification du pluriel des noms composés et la francisation des noms étrangers aient plus de chances d'être acceptées. Néanmoins, il semble bien que l'orthographe française continuera, selon l'expression du linguiste Pierre Encrevé, d'être "l'instrument d'humiliation favori de l'école française, premier lieu du contrôle social".

Les efforts de simplification de l'orthographe lexicale ne constituent qu'un simple palliatif, car c'est à l'orthographe grammaticale qu'il faudrait s'attaquer si l'on voulait vraiment économiser du temps et de l'énergie pour le plus grand profit de l'enseignement. Il faudrait changer le système en profondeur, comme l'ont fait dans le passé les Espagnols, les Allemands et les Scandinaves. En attendant, les francophones vont continuer de corriger les fautes, de blâmer les étudiants et les enseignants, de se plaindre de leur système d'éducation et de toutes les réformes de l'orthographe.
5 La coexistence des usages

Un autre trait caractéristique de notre époque: la coexistence des normes et des usages français. Alors que jamais le nombre des locuteurs francophones n'a été aussi élevé et que jamais un aussi grand nombre d'États ne se sont intéressés au français, l'Autorité traditionnelle semble être morte. L'Académie française a perdu beaucoup de sa crédibilité et semble être devenue le vestige d'une époque révolue. Pensons à la réforme avortée de l’orthographe et à la position controversée sur la féminisation des titres. Aujourd’hui, les nouveaux "maîtres" de la langue sont davantage les médias et les publicitaires, dont l'influence est autrement plus considérable que celle des académiciens ou des terminologues. Dans ces conditions, les normes se modifient au gré des modes et des régions où l'on parle le français.

Dans chaque région du monde où l'on parle le français, il s'est développé une prise de conscience de la langue comme instrument d'identification nationale. Les Wallons, les Suisses romands, les Québécois, les Acadiens, les Maghrébins, les Sénégalais, les Ivoiriens, les Antillais, etc., ne veulent pas nécessairement parler "comme les Français". Chaque pays, voire chaque région, a tendance à cultiver sa propre norme locale, c'est-à-dire une variété de français qui a conservé un certain nombre de traits originaux. Il existe des français régionaux un peu partout en France, mais aussi un français de Wallonie, un français bruxellois, un français québécois, un français acadien, un français néo-calédonien, etc.

5.1 Belgique, Suisse et Québec

Le français de Belgique constitue une variante régionale du français, et il est caractérisé par des belgicismes, des wallonismes, des termes bruxellois locaux (ou brusseleir) et un accent bien particulier. Il en est ainsi du français de Suisse caractérisé, outre un accent, par des helvétismes (ou des romandismes) et des germanismes. Le français du Québec, comme le français acadien, se caractérise par ses archaïsmes, ses québécismes (ou acadianismes en Acadie) et ses anglicismes. Évidemment, les phénomènes liés au climat, au sol et à certaines réalités locales occasionnent souvent des régionalismes différents pour les Belges, les Suisses, les Québécois, les Acadiens et les Français.

Mentionnons des exemples connus en France, comme le repas du matin qui s'appelle le petit-déjeuner, celui du midi, le déjeuner et celui du soir, le dîner, alors qu'au Québec, en Belgique et en Suisse, on emploie respectivement déjeuner, dîner et souper. Rappelons qu'en Belgique et en Suisse on dit septante (70) et nonante (90), tandis qu'en Suisse on privilégiera huitante (au lieu de octante) dans les cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg, mais quatre-vingts dans les cantons de Genève, de Neuchâtel et du Jura. Alors qu'on fait du shopping en France, on magasine au Québec, mais dans les deux cas on peut aussi "faire des courses". Si les Français "garent" leur voiture dans le parking, les Québécois "parquent" leur voiture dans le stationnement. Le scooter des neiges et le jet-ski des Français deviennent une motoneige et une motomarine pour les Québécois. Le portable des Français est un cellulaire chez les Québécois. Si on mange des cacahuètes en France, on mange des arachides ou des peanuts au Québec. En réponse à un "merci", un Français dira "de rien", mais un Québécois répondra par "bienvenu" et un Belge par "s'il vous plaît". Enfin, on fait la queue en Belgique et au Québec, mais on fait la file en France! Et il serait possible d'aligner des centaines d'exemples du genre!

Source: www.tlfq.ulaval.ca